Noël a déjà connu la crise

Peinture du Siège de Paris, en 1870. / Wikicommons
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Peinture du Siège de Paris, en 1870.
Wikicommons

Noël a déjà connu la crise

17 décembre 2020
Il en existe beaucoup, des Noëls contrariés par l'histoire: en temps de guerre, en pleine épidémie, ou en tant qu’esclave. À l’aube d’un Noël durement impacté par le coronavirus, retour sur quatre Noëls où, si une crise a fait rage, une éclaircie, ensuite, a pu poindre à l’horizon.

Même le tout premier Noël fut gravement troublé. Comme le rappelle Line Dépraz, pasteure de la cathédrale de Lausanne, il a même connu deux crises: «Joseph et Marie vivent en terre occupée. Ils doivent retourner à Bethléem s’inscrire dans le registre demandé par l’empereur Auguste, et ne trouvent pas d’autre logis qu’une étable afin que Marie puisse accoucher.» Puis, rien ne s’arrange: «Après la naissance du Christ, c’est l’exil: il leur faut désormais fuir le roi Hérode, qui a entendu parler de la naissance d’un roi, un potentiel adversaire qui le conduit à faire exécuter les nouveau-nés.»

Parfois seulement habillé de rouge, laïcisé mais toujours sauvé, Noël a toujours su se frayer un chemin dans les cœurs ou par les cheminées, malgré de graves crises sociales, sanitaires ou guerrières. Gravement impactée par la pandémie de coronavirus, cette fin d’année 2020 est l’occasion de se souvenir de quelques Noëls inquiétés par l’histoire, mais qui n’auront pas empêché de réelles avancées politiques.

 

Le Noël de 1831: la révolte des esclaves jamaïcains

En 1831, une rumeur court, en Jamaïque... La Grande-Bretagne, dont l’île est une colonie depuis 1670, aurait aboli l’esclavage. Débarqués à cause de la traite négrière depuis l’Afrique, 300 000 esclaves veulent croire à la fin d’une exploitation inhumaine. Mais la rumeur est fausse, bien qu’un mouvement abolitionniste existe déjà au sein du peuple anglais. Alors que Noël approche, marquant en Jamaïque la période la plus importante de la récolte, un prédicateur, né dans une plantation du nord-ouest de l’île, veut redonner espoir aux esclaves. Grâce à un réseau de paroisses baptistes, Samuel Sharpe organise alors une grève générale, qui va commencer le 25 décembre.

«Il s’agit pour les esclaves de dénoncer leurs conditions de vie, Samuel Sharpe s’appuyant sur le message biblique de liberté et d’égalité entre les hommes», observe l’historienne Simona Boscani Leoni. Le résultat peut sembler décevant: entre incendies de plantations, réaction armée des planteurs et esclaves tués. «Un Noël de luttes, de réactions violentes, mais qui fait partie de ces moments marquants qui mèneront la Grande-Bretagne, en 1838, à abolir définitivement l’esclavage.» Quant à Samuel Sharpe, son effigie figure aujourd’hui sur le billet de 50 dollars jamaïcains.

 

Le Noël de 1918: la grippe espagnole en Suisse

En provenance de l’Asie, la grippe dite «espagnole», à la fin de la Première Guerre mondiale, fait rage. «Elle fera 25 000 morts en Suisse, soit 0,62% de la population, cette maladie touchant en particulier les hommes», fait remarquer Simone Boscani Leoni. En novembre 1918, la situation de pandémie a renforcé les inégalités. «Les riches sont toujours plus riches et les pauvres plus pauvres.»

 La peur d’une guerre civile agite le gouvernement… Il faut dire que l’on fête alors le premier anniversaire de la Révolution d’octobre de 1917, qu’une certaine gauche va célébrer à Zurich en créant une émeute. Craignant la récidive, le gouvernement fait occuper la capitale économique par l’armée. Le comité d’Olten, groupement socialiste et syndicaliste, appelle alors à une grève générale. Parmi les revendications figurent notamment le droit de vote pour les femmes ou la semaine de 48 heures. Mais si l’armée suisse parvient à maîtriser rapidement cette fronde, «la période de Noël, marquée par le début d’une répression sociale qui va durer jusqu’en avril 1919, n’est pas aussi triste qu’on peut le penser», précise l’historienne. «Ce Noël troublé, malgré les 3500 ouvriers jugés par la justice militaire, sonne surtout le début de réflexions qui vont faire aboutir la Suisse à la mise en place d’un État social.» Parmi ces avancées, on compte la domination du travail à l’usine, la création de contrats collectifs et la création de l’AVS.

 

Le Noël de 1870: le Siège de Paris

En décembre 1870, à Paris, cela fait déjà deux mois que l’armée prussienne encercle la capitale. L’empereur Guillaume Ier est à Versailles et compte bien affirmer sa suprématie grâce à un symbole de Noël résolument allemand. «De Berlin, on fait venir un immense sapin, qui est un élément identitaire pour l’Allemagne de l’époque», explique l’historien François Walter, co-auteur de Noël, une si longue histoire…(Ed. Payot, 2016). «La tradition de l’arbre de Noël est encore très peu répandue en France, sauf en Alsace-Lorraine.»

Et si les Allemands semblent être persuadés d’être les seuls dépositaires de la tradition de Noël, les Parisiens n’ont pas dit leur dernier mot, désireux eux aussi de faire bombance le soir du 24 décembre. Coupés du monde, privés de vivres et souffrant d’une disette qui commence à ronger les ventres, on raconte que certains bourgeois se décident à mettre au menu de leur réveillon la viande de leurs animaux domestiques… Des chiens, des chats et parfois même des rats vont ainsi permettre à des ménages privés de ressources de fêter un Noël à peu près correct... avant une armistice heureusement célébrée un mois plus tard, le 26 janvier 1871.

 

Le Noël de 1914: la Trêve de Noël

Le Front de l’Ouest, entre le Luxembourg et la Belgique, est occupé par les troupes allemandes et britanniques. On est au début de la Première Guerre mondiale, ce n’est pas encore la période des grands affrontements. Mais Noël surgit, qui va donner lieu à un cessez-le-feu inattendu. «Des sapins avaient été envoyés aux troupes allemandes, qui en parsemèrent les bords de leurs tranchées, tandis que les britanniques, eux, reçurent du gui et du houx», commente François Walter, professeur d’histoire à l’Université de Genève.

«Avant d’être réquisitionnés pour la guerre, beaucoup d’Allemands travaillaient dans les villes ouvrières de Grande-Bretagne. Certains soldats vont alors se reconnaître, ou simplement fraterniser.» On improvise des parties de football avec des ballons de fortune et on s’échange les cadeaux envoyés aux troupes par leurs États respectifs, les Allemands offrant notamment aux Britanniques des pipes à l’effigie de l’Empereur. «Les États-major se fâchent. Quelques jours plus tard, on s’entretue de plus belle.»