«Pour récupérer l’espace public, c’est l’ensemble de nos mobilités qui doit être questionné»

«Pour récupérer l’espace public, c’est l’ensemble de nos mobilités qui doit être questionné» / ©iStock
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«Pour récupérer l’espace public, c’est l’ensemble de nos mobilités qui doit être questionné»
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«Pour récupérer l’espace public, c’est l’ensemble de nos mobilités qui doit être questionné»

Mobilités
Bien que les impacts néfastes des voitures soient connus (sur le climat, le bruit, la qualité de l’air), la piétonisation des villes progresse lentement. Entretien avec Rafael Matos-Wasem, géographe et enseignant en durabilité à la HES-SO Valais.

En 2010 vous aviez analysé, dans un article, le plan piéton de la ville de Genève et montré que piétonniser ne réduisait pas forcément les inégalités sociales, ou n’était pas un outil de durabilité «forte». Une décennie plus tard, quelles évolutions voyez-vous dans la manière d’aborder le sujet?

Rafael Matos-WasemEn 2010, on ne parlait pas encore autant de durabilité forte et faible ! Le projet genevois était effectivement politique, mais n’essayait pas de bouleverser fondamentalement le tissu urbain et le cheminement des gens. Il cherchait principalement à promouvoir la marche en ville en-dehors des transports publics et de l’auto. Dix ans plus tard, la pandémie a fait prendre conscience aux autorités et au grand public que la marche pouvait être centrale, et pas simplement un «à-côté». C’est le modèle de la «ville du quart d’heure» qui s’est imposé. Cette conception de l’architecte et urbaniste franco-colombien Carlos Moreno est centré sur l’humain. L’idée c’est de pouvoir, en 15 minutes de chez soi, disposer des services essentiels à son quotidien: santé, travail, loisirs, petits commerces etc. Et donc de limiter les déplacements. Ce qu’Anne Hidalgo (maire de Paris) a tenté de faire appliquer à l’échelle de l’espace urbain parisien. On s’éloigne totalement du modèle fonctionnaliste de la ville définie par Le Corbusier, qui sépare les espaces en grandes catégories (productif, résidentiel, loisirs, transports). On intègre plus de mixité, mais cela ne signifie pas forcément plus d’égalité. Les personnes proches du centre-ville bénéficient plus facilement des atouts de cette ville du quart d’heure, rien que parce que le cheminement piéton y est plus simple et que beaucoup de services s’y trouvent déjà.

En dix ans on a aussi vu les voitures disparaître progressivement des centres-villes…

Il y a des tentatives, mais il reste difficile d’inverser la tendance. L’emprise de l’automobile reste forte. Certes ces véhicules sont aujourd’hui électriques mais c’est la notion de mobilité qu’il aurait fallu changer radicalement: développer des services d’autopartage, des bus électriques, etc. Pour le moment, les bouchons et l’emprise spatiale des voitures n’ont pas disparu. Parmi les initiatives intéressantes : Berne ou Bâle suppriment des places de parkings dans certains quartiers car de plus en plus de gens renoncent à leur véhicule ou réduisent leur nombre. Des écoquartiers se développent, où l’obtention d’un logement est conditionnée au fait de ne pas avoir d’automobile. Il faut préciser que ces initiatives ont lieu dans des villes où les réseaux de transports en commun sont excellents. Mais ces choix font l’objet de débats politiques, de pressions… Pour qu’un changement structurel ait lieu, il faudrait que les autorités politiques stimulent et promeuvent d’autres modes de déplacement.

Quels «nudges» existent pour inciter à marcher?

On peut partir du plan piéton de Genève: des plans avaient été distribués. Certains donnaient des repères sur des éléments historiques, architecturaux. D’autres sur les espèces végétales. Un plan synoptique indiquait les temps de trajet. Il y avait donc plusieurs objectifs:  inciter à découvrir la ville sous un autre angle, en flânant. Et, dans une démarche plus «productiviste», gagner du temps pour aller d’un point A à un point B. Un recueil regroupant les 10 promenades a été publié en 2008.

La trottinette électrique a-t-elle transformé l’idéal de mobilités «douces»?

La trottinette a eu un double effet: elle a attiré des piétons qui voulaient accélérer et des automobilistes qui souhaitaient ralentir (ou se faufiler plus efficacement dans le flot d’automobiles). Indirectement, elle sollicite bien moins d’efforts musculaires que la marche, et débouche aussi sur d’autres nuisances. Et elle reste dans l’idée d’accélération (comme l’explique le sociologue allemand Hartmut Rosa, qui donne des pistes de solutions dans son ouvrage Résonance). Cet exemple montre bien que le progrès technologique est bien trop rapide par rapport à l’évolution sociologique : on n’arrive pas à intégrer ces changements et on ne se pose guère des questions en amont, démarche pourtant nécessaire. Pour récupérer l’espace public ou l’investir autrement, c’est l’ensemble de nos mobilités qui doit être repensé. Sans se poser des questions fondamentales sur nos besoins, aucun changement structurel n’aura lieu. Plus les modes de transport sont performants, plus les distances travail / lieu de résidence vont s’accroître (des études montrent qu’on est enclin à accorder 60 minutes en moyenne aux mouvements pendulaires), impliquant plus d’énergie dépensée et de CO2 émis.

Des mouvements comme les villes en transition (Rob Hopkins) proposent d’investir autrement les espaces publics pour modifier la manière dont on les perçoit et dont on les utilise…

Il y a des mouvements de récupération de l’espace public, des actions comme les Jane’s Walk, qui proposent des promenades urbaines où c’est le public qui s’exprime (en mémoire de Jane Jacobs, militante nord-américaine des villes à échelle humaine dans les années 60). Des associations qui proposent de réinvestir les parkings et de les transformer en jardins de manière éphémère, et parfois les municipalités jouent le jeu ! Cela permet de conscientiser et sensibiliser progressivement. Car il ne s’agit pas de brusquer la majorité de la population. L’urgence climatique est certes réelle, mais la démocratie est faite de consensus, sans oublier la mainmise de certains lobbys. C’est donc une situation complexe, qui impose de changer des habitudes ancrées. Un psychologue de l’environnement expliquait récemment que les problématiques complexes (quel que soit le sujet) suscitaient de l’ennui, par paresse physique et intellectuelle. Réfléchir de manière manichéenne est bien plus simple. La mobilité pose la question du modèle sociétal, politique et énergétique que l’on souhaite. Malgré le discours autour de la soi-disant transition énergétique, on n’a jamais consommé autant d’énergies fossiles qu’actuellement. Une certitude est que la marche va à nouveau gagner en importance : en effet, ces énergies sont limitées. Les comportements devront donc changer.