Une présence en cadeau

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Gabrielle Pillet-Decorvet, aumônière protestante, présente l’une des tirelires de l’action.
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Une présence en cadeau

Myriam Bettens
21 décembre 2018
Comme chaque année à la période des fêtes, l’aumônerie œcuménique des hôpitaux universitaires de Genève (HUG) va remettre personnellement un petit cadeau aux deux mille patients actuellement hospitalisés. Financé par la population genevoise, ce petit geste représente plus qu’un objet bien emballé.

«Bonjour, nous sommes les aumôniers des HUG et nous venons vous apporter un petit cadeau financé par les dons de la population genevoise.» Rachel Wicht, aumônière catholique, s’adresse à une femme alitée dans une unité d’orthopédie. Juste le temps de déposer sur la table de nuit le petit cadeau. La patiente tend déjà la main pour se saisir de celle de l’aumônière. «Je vais me faire opérer cet après-midi et j’ai peur», lui dit-elle de but en blanc. Rachel Wicht, sa main dans celle de la patiente, la rassure et lui propose de repasser la voir plus longuement dans l’après-midi. Cette femme, comme de nombreux autres patients, ne rentrera pas à temps pour passer les fêtes entourée de sa famille. «Ce petit présent signifie aussi que quelqu’un pense à eux. Plus qu’un objet, c’est notre présence qui compte», explique l’aumônière.

Un peu plus loin, dans le même couloir, Mathilda* est hospitalisée à la suite d’une amputation. Dès que la porte s’ouvre, la jeune femme se redresse prestement, tout sourire, pour saluer les aumôniers. Rachel Wicht lui offre un vase confectionné dans les ateliers de la Fondation Foyer-Handicap. «Dommage qu’il n’y ait pas de fleurs», lance la jeune femme un brin taquine. Elle complète, malicieuse, «j’irai en piquer une à côté!» C’est aussi l’occasion pour la patiente d’expliquer à l’aumônière que sa foi la porte, et que sans cela, elle aurait peut-être sombré. «La patiente n’aurait certainement pas confié cela au personnel soignant», indique Rachel Wicht. «La remise des cadeaux est aussi une porte d’entrée auprès des patients», complète-t-elle.

De la «tirelire rose» au cadeau qui fait sens

Cet accès privilégié auprès des patients est aussi rendu possible grâce aux dons de la population genevoise. Dans la frénésie des préparatifs de fin d’année, certains clients ont remarqué les petites boîtes roses disposées près des caisses dans les commerces du canton. D’autres n’étaient même pas au courant. À l’image de ce trentenaire hospitalisé, «ce cadeau est offert par la population genevoise?», s’étonne-t-il. En effet, les deux mille présents destinés aux différents sites des Hôpitaux Universitaires sont intégralement financés par les dons récoltés dans les «tirelires roses», nous apprend Sophie Scalici, assistante des aumôneries. Depuis près de septante ans, ces petites boîtes trônent du premier décembre à début janvier sur le comptoir de plus de mille commerces genevois. «L’action a été lancée par un abbé désirant sensibiliser la population de Genève au quotidien des personnes hospitalisées», tout en mettant un point d’honneur à ce que ce cadeau ne soit jamais considéré comme venant des Églises, clarifie l’assistante des aumôneries.

Malgré les aléas économiques, la population reste généreuse. «Chaque année, nous récoltons entre vingt et vingt-deux mille francs qui seront utilisés pour acheter les cadeaux de l’année suivante», précise Sophie Scalici. Pour cela, il faut que les commerces «jouent le jeu», ajoute-t-elle encore. «Beaucoup d’entre eux participent à l’action depuis le début. Certains conservent même les pourboires de l’année pour les mettre dans la tirelire!» Cette générosité permet à l’aumônerie d’acheter des cadeaux qui font sens. «Une année, on nous avait proposé de les acheter en Chine pour faire des économies», lance l’assistante scandalisée en se remémorant cette remarque. «Autant ne rien acheter du tout», renchérit-elle du tac au tac. Oui, car en plus d’être beaux et pratiques, les cadeaux doivent aussi avoir une vocation sociale, révèle Sophie Scalici. Les personnes travaillant dans les ateliers de réinsertion de l’Armée du Salut, les Établissements publics pour l’intégration (EPI) ou la Fondation Foyer-Handicap, pour n’en citer que quelques-uns, sont souvent marginalisées par leur situation sociale. «Cela leur offre une forme de reconnaissance», estime l’assistante. «On s’est aperçu que les patients sont très touchés lorsqu’ils apprennent que les personnes qui confectionnent ces cadeaux sont aussi en situation de difficulté de vie», complète Gabrielle Pillet-Decorvet, aumônière protestante sur le site principal des HUG. «Les personnes qui les fabriquent sont heureuses de participer par leurs compétences et surtout de faire du bien à quelqu’un d’autre», complète Sophie Scalici.

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Une partie des 2000 cadeaux distribués cette année. Ils sont fabriqués entre autres dans les ateliers de réinsertion de l’Armée du Salut, les Établissements publics pour l’intégration (EPI) ou à la Fondation Foyer-Handicap.
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Une collaboration qui unit

«Faire ensemble ce signe pour tous ceux qui n’ont rien» revêt une importance capitale pour Jérémy Dunon. Plus encore, pour le responsable de l’aumônerie protestante, ces journées de distribution de cadeaux témoignent de la volonté de «dépasser les divisions et les compréhensions que chacun peut avoir de son rapport à Dieu.» Il utilise l’exemple des rois mages pour illustrer sa pensée, «ils viennent de pays et de cultures différentes, pourtant ces rois ont une mission commune. Celle d’amener un présent à quelqu’un dans la fragilité afin de lui signifier qu’il a beaucoup de valeur.» Au-delà de l’aspect religieux, Eric Ackermann, accompagnant spirituel de la communauté israélite, accorde justement la plus grande valeur à la personne. «La religion n’est qu’un facilitateur à la promotion de l’humain», déclare-t-il. «La joie est un bien commun à toutes les religions» et l’accompagnant spirituel désire en donner en s’associant pleinement à la distribution des cadeaux. «Ce que nous essayons de bâtir ici doit rayonner afin de favoriser le respect mutuel et le vivre ensemble», conclut-il. Un pari presque gagné selon Gabrielle Pillet-Decorvet, «cette chaîne de solidarité démontre que nous sommes tous unis au delà des difficultés de la vie» et visiblement aussi des sensibilités religieuses.

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Jérémy Dunon, responsable de l’aumônerie protestante.
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* Prénom d'emprunt