Les nouvelles spiritualités, espaces d’invention de soi et terreaux de nouveaux conformismes

 Marc Bonomelli est journaliste indépendant et auteur d’une enquête en immersion.
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Marc Bonomelli est journaliste indépendant et auteur d’une enquête en immersion.

Les nouvelles spiritualités, espaces d’invention de soi et terreaux de nouveaux conformismes

ENTRETIEN
Journaliste indépendant et auteur d’une enquête en immersion, Marc Bonomelli intervient le 28 septembre au Festival de spiritualités de Tramelan. Fin analyste des pratiques spirituelles contemporaines, il pointe les nouveaux dogmatismes qui apparaissent aussi dans ce domaine.

Quels liens entre christianisme et nouvelles spiritualités contemporaines?

MARC BONOMELLI Sur toutes ces questions, je reste toujours en recherche et je n’ai pas une réponse définitive. Mais, pensez à une personne qui porte un cristal autour du cou, qui en a marre de vivre en ville, qui n’adhère pas au système économique et religieux de son époque, qui entend un appel des profondeurs lui enjoignant de partir dans la nature, qui voit des manifestations du divin dans des bosquets de chêne, qui élève des pierres là où il a ressenti des connexions avec plus grand que lui… Est-ce un néo-druide? Non, c’est Abraham, selon l’Ancien Testament, et des passages du Midrash, à savoir la Torah orale dont d’autres textes sont des sources importantes pour le christianisme. Et l’appel qu’entend Abraham c’est «lekh lekha», «va vers toi». Ce qui caractérise, dans leur diversité, les personnes en chemin à partir de différentes sources de spiritualités, c’est cette quête pour développer une «meilleure version de soi-même» que la société aurait étouffée. Le «soi intérieur» avec qui un alignement est recherché n’est pas juste un «moi je», mais compris comme une prolongation du divin. En ce sens, il y a une non-dualité dans les nouvelles spiritualités.

 

Le christianisme possède-t-il une spécificité, par exemple la transcendance?

Abraham, selon différentes sources, entame un cheminement qui l’amène, à avoir une attirance temporaire pour l’astrologie, avant de vivre une connexion avec quelque chose de supérieur. On peut donc comprendre les astres comme une étape vers le Roi des rois. Une révélation personnelle peut donc passer par ces trajectoires-là.

Par ailleurs, si l’on peut décrire un être humain de mille manières, pourquoi n’en irait-il pas de même pour Dieu? Dans la mystique chrétienne, il est parfois défini comme «puissance» ou «force», soit une énergie, terme très courant chez les spirituels contemporains. Je vois donc dans leur manière de décrire Dieu plutôt des liens et des symbioses avec le christianisme.

 

Le risque de ces pratiques (outre les déviances sectaires) n’est-il pas de tout relativiser?

C’est la critique chrétienne par excellence. Il faut comprendre que les spirituels ont besoin de s’identifier à des figures: s’ils revisitent toute une diversité d’archétypes et de déesses, c’est qu’ils parviennent mieux aujourd’hui à s’identifier à ces figures qu’à la Vierge Marie, icône de pureté inaccessible (même si elle figure sur beaucoup d’autels de néo-païens)! Ensuite, est-ce vraiment du relativisme que de mettre en question une vérité décrétée immuable depuis des siècles par une seule institution (l’Église catholique)? Enfin, peut-on dire qu’il n’existe pas de vérité chez les nouveaux spirituels? Je ne suis pas sûr. Par contre, le principe selon lequel «chacun a sa vérité» est en train de devenir sacré. N’est-ce pas justement quelque chose qui correspond au tournant subjectif qu’a pris l’Occident au moment des Lumières? À mon sens, les nouvelles spiritualités posent la question des sources de la transcendance et ont déplacé l’enjeu de la vérité vers celui de la subjectivité.

     

    Est-ce vraiment du relativisme que de mettre en question une vérité décrétée immuable depuis des siècles par une seule institution?

    Ces pratiques spirituelles seraient-elles inaccessibles, car élitistes ?

    Les Églises devraient se remettre en question. Aujourd’hui, nombreuses sont les personnes pour qui c’est le christianisme qui est difficile d’accès! Le dogme de la Trinité –notion mi-théologique, mi-philosophique qui date du troisième siècle après Jésus-Christ– est complexe: dire que «tout est énergie» et que «tout est un» est beaucoup plus rapide! L’histoire biblique m’a demandé des connaissances historiques, d’hébreu et de grec… En achetant un jeu de tarot, je peux directement y projeter mes significations! Les nouvelles spiritualités privilégient le ressenti et possèdent un côté «recette»: on trouve un rituel, on teste, et on verra bien! Et elles se diffusent par des outils web très démocratisés, notamment les réseaux sociaux.

     

    Avec cette prédominance de la subjectivité, comment «faire du commun» pour les nouveaux spirituels?

    C’est une question très vaste, qui s’est déjà posée au moment de l’apparition des Droits de l’Homme. Comme ces spiritualités ne sont pas assez anciennes, on ne sait pas si elles sont capables de générer du commun ou pas. Pour ma part, je suis encore dans l’observation du phénomène. Je constate un très fort désir de faire du commun chez beaucoup de ces personnes: éco-villages, petites communautés, etc. Évidemment, il y a un potentiel de dérives sectaires, et elles existent, mais elles ne doivent pas discréditer l’ensemble du mouvement des nouvelles spiritualités. Comme les chercheurs Irene Becci et Christophe Monnot le disent dans leur enquête sur la spiritualisation de l’écologie, ces mouvements peuvent générer des lieux de «communs» au sein d’espaces sacrés à protéger, qui nous transcendent en tant qu’individus. En protégeant un espace, on accepte de s’inscrire dans quelque chose de plus grand que soi: les générations futures, la nature… L’écospiritualité peut être un des domaines où se crée ce «commun».

     

    Ces vérités subjectives ne rendent-elles pas difficile le fait de se comprendre?

    Galen Watts, un professeur assistant en sociologie à l’Université de Waterloo (Canada), a développé une analyse de ces nouvelles spiritualités dans un article, et il constate que la somme de ces vérités subjectives engendre une forte tolérance. La téléologie, ou les causes finales de ces spiritualités c’est finalement de vivre dans un monde où chacun peut être pleinement lui-même, déployer sa vraie nature. Cela génère une très forte inclusivité! Autrement dit, «si cette pratique est juste pour telle personne, si elle lui correspond, alors c’est OK». Cela peut être rapproché du principe qui dit que «ma liberté s’arrête là où commence celle des autres». C’est donc une éthique de la liberté et du soin qui se met en place.

     

    On voit aussi les risques : quid d’une vérité violente (qui enjoint à tuer), ou en contradiction totale avec les faits (qui promeut que la terre est plate) ?

    La violence n’a pas sa place dans ces quêtes spirituelles, car elle signifierait justement que la personne n’est pas elle-même, n’a pas pu atteindre sa «vraie nature».

    Quant aux faits, les nouveaux spirituels entretiennent un rapport avec l’autorité scientifique qui est semblable à celui nourri avec l’autorité religieuse: les vérités intérieures ne sont pas logiques d’un point de vue rationnel et scientifique. Autrement dit, ils privilégient l’intuition, la résonnance, les logiques du corps et du cœur. On est là dans le «sur-empirique»: ce qu’on ne peut prouver, mais qui résonne en nous.

     

    Un autre risque majeur est la solitude, l’isolement. Votre livre démarre avec la défenestration d’une connaissance, prise dans une quête spirituelle très solitaire. Le manque d’encadrement n’est-il pas problématique ?

    Ce qui est peu pensé et peu compris aujourd’hui, c’est que c’est souvent… par peur de tomber dans une secte que l’on veut faire une quête spirituelle seul! Ou alors par refus de s’aliéner à une doctrine unique, qui ferait envisager la réalité sous une seule perspective. Se nourrir au maximum de sources possibles (bouddhisme, druidisme, etc.) est vu comme la garantie de ne pas remettre sa liberté à un autre. Un jour, une des personnes interviewées pour ma recherche m’a expliqué: «Je ne nie pas qu’il existe des réalités communes, mais elles ont chacune leurs propres perspectives. Changer de religion, c’est un peu comme changer de chaîne de télé!»

    Par ailleurs ce risque est contextuel. C’est le sujet de ma recherche actuelle. Une personne d’origine libanaise sur laquelle j’enquêtais m’expliquait que si les «spirituels» jugent les «religieux», c’est parce que les religieux jugent les spirituels! Le fait de décourager, ridiculiser, menacer ces dynamiques de quêtes, notamment de la part des religions établies, produit justement le risque que ces démarches personnelles «explosent», quittent le giron du christianisme ou dévient, car les personnes se retrouvent ostracisées.

      Le fait de décourager, ridiculiser, menacer ces dynamiques de quêtes, notamment de la part des religions établies, produit justement le risque que ces démarches personnelles «explosent», quittent le giron du christianisme ou dévient, car les personnes se retrouvent ostracisées.

      Le milieu des nouvelles spiritualités serait-il plus accueillant que les communautés existantes?

      Dans ma recherche actuelle, je constate qu’on retrouve aussi des comportements dogmatiques et religieux dans les milieux spirituels… L’humoriste américain J.P. Sears a réalisé une série de sketches sur les nouveaux conformismes spirituels (il a fait depuis lors un «coming-out chrétien», NDLR).

      On trouve dans ces milieux une série de comportements dogmatiques: des personnes ayant changé de vie suite à des stages ou à la découverte d’une croyance témoignent qu’elles retrouvent parfois dans certains milieux spirituels les mêmes structures de pouvoirs et de croyance que dans les entreprises et modes de vie qu’elles ont justement voulu quitter. «Voilà que je me retrouve à apprendre la liste des cristaux et des nouvelles lunes, comme s’il s’agissait d’une liste de saints catholiques», m’a ainsi confié quelqu’un.

      S’y ajoute parfois un comportement «missionnaire» des nouveaux croyants. Certaines personnes éveillées à de nouvelles convictions veulent à tout prix les partager, et leur remise en question systématique peut virer au complotisme. La spiritualité fait parfois bon ménage avec le conspirationnisme: on appelle cela la « con-spiritualité». Elle s’accompagne d’une impression d’éveil. Apparaissent alors, dans le discours des personnes concernées, de nouvelles distinctions: «les vaccinés et les non-vaccinés», «nous et eux», «les éveillés et les non éveillés», etc. Ces logiques de distinction sociale sont fondamentalement humaines et bien connues sur le plan sociologique. Elles conduisent à l’apparition de nouveaux conformismes. Et peuvent s’avérer totalement contre-productive avec l’aspiration initiale: être soi-même.

       

      Les réseaux sociaux sont l’un des outils centraux de ces nouveaux conformismes, où ces pratiques se diffusent massivement…

      Effectivement, dans la codification et l’uniformisation des nouvelles spiritualités, les nouveaux moyens de communication ont un rôle. Si on suit tel influenceur, on va penser qu’il faut à tout prix faire du yoga. Un autre insistera sur le fait que si l’on n’est pas dans une mentalité d’entrepreneur, on n’est pas un vrai spirituel, etc. On retrouve aussi une théologie de la prospérité chez les spirituels nord-américains : être soi, c’est avoir une souveraineté sur sa vie, y compris professionnelle. Beaucoup vont donc mêler la spiritualité à leur activité entrepreneuriale. Ce qui donne naissance au phénomène du coach, la figure qui aide à être soi. Son but n’est pas de devenir un maître spirituel –même s’il arrive qu’il provoque des relations de dépendance–, mais de réveiller le maître qui sommeille en chacun. Plus le discours des spiritualités contemporaines insiste sur le fait qu’il nous faut devenir maîtres de nos vies, plus on trouve de coaches pour nous apprendre à l’être! Il n’y a jamais eu autant de maîtres depuis que l’on proclame que tout le monde est maître…