«Une Eglise d’Etat est un rempart contre les religions qui deviennent dangereuses»

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«Une Eglise d’Etat est un rempart contre les religions qui deviennent dangereuses»

17 août 2012
L’argent des contribuables doit-il continuer à financer les salaires des ecclésiastiques? Dans le canton de Berne, le Grand Conseil doit se pencher sur cette question cet automne. Gret Haller, juriste, femme politique et écrivain, lance un avertissement. Pour des raisons politiques, affirme-t-elle.

Interview par Rita Jost, reformierte.info

Madame Haller, le Conseil d'Etat bernois rejette, certes, la motion d’Adrian Wüthrich (député PS). Mais le parlement cantonal doit prochainement décider si le financement des traitements des ecclésiastiques par le canton doit être réexaminé. Que pensez-vous de cette idée?

Je m’étonne qu’on procède ainsi, comme si un tel changement de système n’était qu’un acte technique administratif ordinaire. Or il s’agit d’une question hautement politique, à savoir l’intégration de l’Eglise dans le système étatique. Le canton de Berne a apporté à cela une solution tout simplement géniale. Il ne serait pas bon de revenir en arrière sur ce point.

Pourquoi?

Une Eglise d’Etat est un rempart contre des religions qui deviennent dangereuses.

Dans quelle mesure les religions sont-elles dangereuses?

Les religions se basent sur des vérités absolues qui ne se discutent pas. La démocratie, toutefois, est une forme d’Etat dans laquelle les vérités absolues n’ont pas de place: on doit toujours à nouveau se mettre d’accord. En garantissant la liberté de religion, l’Etat assure des espaces où les gens peuvent rechercher leurs vérités absolues – en même temps, ces vérités absolues ne doivent pas s’imposer dans l’Etat: elles détruiraient la démocratie

Et pourquoi ne plaidez-vous pas pour une séparation claire de l’Eglise et de l’Etat?

La séparation de l’Eglise et de l’Etat n’est pas une panacée. On le voit bien à l’exemple de la France et des Etats-Unis: ces deux pays connaissent une stricte séparation – mais avec des objectifs très différents. En France, la Révolution a aboli le pouvoir du clergé en 1798, dans l’idée que la séparation aurait pour effet de tenir la religion à l’écart de la politique. Aux Etats-Unis, la séparation vise exactement le contraire: il s’agit d’empêcher l’Etat d’asservir la religion – celle-ci doit pouvoir intervenir librement dans la politique.

L’Etat a-t-il des tâches de politique religieuse?

Non. Il doit veiller au respect de la liberté de religion et donner un cadre aux Eglises.

Inversement, les Eglises ont-elles des obligations de politique étatique?

Seulement celle de se laisser encadrer. Naturellement, les Eglises peuvent et doivent se mêler de la politique étatique – par exemple en matière de politique sociale; mais elles n’ont pas à le faire à la place de l’Etat, elles doivent simplement agir comme d’autres groupements. Un bon exemple est l’engagement des Eglises sur la question de la protection des dimanches.

En Suisse, les Eglises sont reconnues de droit public. Mais c’est seulement dans le canton de Berne que les ecclésiastiques des Eglises nationales sont encore payés par le budget général de l’Etat. Est-ce un élément indispensable de la solution à vos yeux « géniale » du canton de Berne?

Le système bernois est – au niveau suisse, mais aussi européen! – exemplaire et orienté sur l’avenir.

Je constate simplement que l’histoire des relations entre l’Etat bernois et son Eglise est longue et positive. Lorsqu’il est question de changements, il faut se demander si ces changements renforcent ou affaiblissent le système de l’Eglise d’Etat. Je suis opposée à tout ce qui pourrait affaiblir ce système. Plus la perspective de l’Etat est présente dans l’Eglise, mieux c’est. Le système bernois est – au niveau suisse, mais aussi européen! – exemplaire et orienté sur l’avenir.

Pourquoi?

Ici, l’Etat ne finance pas seulement les traitements des ecclésiastiques réformés et catholiques, il verse aussi une contribution au rabbinat. Le potentiel de développement de cette mesure est évident – notamment en présence de nouvelles communautés religieuses.

…pour autant qu’elles se soumettent également à l’institution étatique?

Exactement. Et cela irait aussi tout à fait dans le sens de la Paix de Westphalie de 1648: on décida à l’époque que les Eglises seraient intégrées dans le système étatique. Les sectes qui ne voulaient pas accepter cela choisirent d’émigrer, notamment en Amérique. En Europe, nous devrions nous soucier de l’intégration des Eglises dans l’institution étatique.

Gret Haller, bio express

Née en 1947, est juriste, femme politique et écrivaine. De 2006 à 2011, elle a travaillé l’Université de Francfort-sur-le-Main comme philosophe du droit. Avant cela, elle a été membre du Conseil municipal (exécutif) de la ville de Berne et conseillère nationale (PS). Son livre le plus récent concernant le débat sur les droits humains: «Menschenrechte ohne Democratie?» (Droits humains sans démocratie?) doit paraître aux Editions Aufbau-Verlag en août.
Après avoir quitté l’Eglise réformée à l’âge de 27 ans, elle y est revenue en 2004 « parce que l’Eglise bernoise, dans ses relations avec l’Etat auquel elle se soumet, est fondamentalement européenne ». R. J.

« Une sage décision »

Les présidents des Conseils synodaux des Eglises réformées et de l’Eglise catholique romaine (autorités de l’Eglise) ont salué la prise de position du gouvernement bernois. C’est une « sage décision », a déclaré Andreas Zeller, président du Conseil synodal des Eglises réformées Berne-Jura-Soleure; un changement de système reviendrait plus cher que la solution actuelle. Son collègue catholique romain Josef Wäckerle a exprimé sa satisfaction, en rappelant les tâches importantes des Eglises dans la société. R. J.