Une notion universelle, mais plutôt moderne

© Eugène Delacroix (1798 -1863)
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La Liberté guidant le peuple, huile sur toile 1830.
© Eugène Delacroix (1798 -1863)

Une notion universelle, mais plutôt moderne

Histoire
Dans nos sociétés, la liberté apparaît comme la valeur suprême. Elle surpasse même le bonheur. Un héritage qui ne remonte pas plus loin que les Lumières.

«Il y a un mouvement de fond dans l’histoire de la pensée qui fait succéder à la question grecque du bonheur la question moderne de la liberté», note le théologien et philosophe Jean-Marc Tétaz. Et cela s’explique: «Chez Platon ou chez Aristote, la félicité, c’est la contemplation de l’univers conçu comme un ordre parfait. Il ne faut pas oublier qu’Aristote considérait que les astres avec leurs mouvements réguliers étaient plus parfaits que le monde terrestre avec ses mouvements souvent désordonnés. Cette conception hiérarchique du monde avec des êtres plus parfaits que d’autres ne veut plus rien dire aujourd’hui», insiste le théologien. En replaçant ainsi les discours dans un système de pensée plus large, on conçoit que pour les penseurs de l’Antiquité, la recherche du bonheur est avant tout un perfectionnement éthique: «Il n’est pas sûr que la vertu conduise à une vie heureuse, mais ce qui est sûr, c’est qu’un être profondément mauvais ne connaîtra pas le bonheur», résume Jean-Marc Tétaz. 

«La liberté telle que nous la concevons aujourd’hui n’apparaît qu’au moment où ce concept devient universalisable», note quant à lui Michel Grandjean, professeur d’histoire du christianisme à l’Université de Genève. «Chez Aristote, la notion de liberté ne s’applique pas à tous. Et même la déclaration que ‹tous les hommes naissent libres et égaux en droits› n’a pas aussitôt empêché l’esclavage ni la subordination de la femme», modère le chercheur. 

«On a beaucoup célébré les thèses de Luther de 1517 mais, à mon avis, son texte le plus porteur théologiquement reste De la liberté du chrétien, publié en 1520, 500 ans cette année!», note Michel Grandjean. «Luther commence par exposer un paradoxe avec un premier chapitre où il présente le chrétien comme l’homme le plus libre de tous, puisqu’il jouit de la liberté des enfants de Dieu, et un deuxième chapitre où le chrétien est un homme assujetti à tous puisque la relation à Dieu doit pousser à se mettre au service de l’humanité», résume l’historien. «Luther appelle cela la liberté de l’homme intérieur. Le concept de foi y est présent comme une relation avec Dieu.» Michel Grandjean compare: «Si je suis dans une relation d’amour, je peux parler librement, être vrai. Par contre, si je suis dans une relation de méfiance, j’ai peur d’ouvrir mes lèvres, je suis dans une forme de peur.» 

La liberté appelle à la responsabilité, surtout si l’on a du pouvoir

Cette notion de liberté intérieure est difficilement transposable au concept contemporain de liberté qui est un concept politique. Mais on peut tout à fait la comprendre. «Imaginez un sportif avant une compétition. On dit qu’une partie de sa victoire réside dans son mental. Eh bien, pour les Réformateurs, la véritable liberté a à voir avec ce ‹mental›: le chrétien totalement libre est du même coup joyeux. Cette liberté n’est pas la liberté de faire n’importe quoi, mais elle appelle à la responsabilité, surtout si l’on a du pouvoir.» «Vers 1570, Théodore de Bèze dans Le droit des magistrats écrit que ‹le souverain est fait pour le peuple, comme le berger est fait pour le troupeau›, rappelle l’historien, illustrant cette relation qui se noue entre libertés et responsabilités. 

Pour Jean-Marc Tétaz, c’est chez Kant que l’on voit une rupture avec la notion d’ordre du cosmos. «Son invention fondamentale, c’est l’autonomie», explique-t-il. «L’inscription dans l’ordre naturel ne garantit pas qu’une personne agisse de façon morale, seule la raison lui permet de déterminer les règles qu’il doit donner à son agir. Du coup, la liberté devient le principe autour duquel s’organise l’éthique.» Dans ce contexte, l'État ne s’inscrit plus comme élément d’un ordre global. «Le rôle de l’État est d’assurer les droits fondamentaux. La liberté ne trouve pas sa source dans l’État; son rôle est au contraire d’en protéger la possibilité.»